J’ai rencontré le président Paul Kagamé, toujours aussi mince, raide, austère. Pour lui, France rime toujours avec méfiance et francophonie avec Françafrique. Il y a quelques années, il m’avait juré qu’il faisait des progrès en français, appris auprès de son épouse. Depuis, il a renoncé. Parler anglais, la langue de la mondialisation, lui suffit.


Petit extrait de l’interview à paraître dans JA, à l’usage de Rama, pour qu’elle mesure – mais je ne lui apprends rien – la difficulté de sa tâche :


Les relations diplomatiques avec la France ne sont toujours pas rétablies. Pourquoi ?

Paul Kagamé : Sans doute parce que le problème, je dirais le mal, est profond. Et qu’il faudra du temps pour le résoudre. Pour autant, les signes que vous venez de relever sont encourageants et indiquent que l’on progresse sur la voie de la normalisation. Nous les accueillons avec un esprit positif. Nous voulons avancer vite et je crois qu’avec l’administration Sarkozy, le Rwanda a enfin trouvé un interlocuteur ouvert.

Qu’attendez-vous exactement de la France ?

Notre Histoire récente est une Histoire tragique. Et dans cette tragédie, les facteurs externes, notamment le rôle de l’Etat français, ont eu une part déterminante. Il est donc totalement inacceptable à nos yeux que la Justice d’un pays comme la France, qui porte une responsabilité dans le génocide de 1994, se soit arrogée le droit d’inculper des leaders de ce pays. Le Rwanda n’est pas sous juridiction française. Imaginer cela, c’est faire preuve d’arrogance et d’ignorance. Ce que nous attendons de la France est donc clair : qu’elle respecte notre souveraineté et qu’elle reconnaisse la responsabilité de certains de ses dirigeants de l’époque dans la tragédie rwandaise.

Vous exigez donc l’arrêt des poursuites judiciaires et des excuses publiques comme préalable à la reprise des relations diplomatiques ?

Je préfère le terme de reconnaissance. Que cette reconnaissance prenne la forme d’excuses, de repentance ou d’autre chose, cela m’importe peu. Mais il doit y avoir une reconnaissance, par l’Etat français, de ses responsabilités passées.

Le président Sarkozy a récemment évoqué les "erreurs" et les "faiblesses" de la France lors du génocide de 1994…

C’est très bien.

Bernard Kouchner, lui, a parlé de "faute politique". Cela ne vous suffit pas ?

Cela ne peut pas suffire. Comment admettre qu’en France, d’un côté, une institution telle que la Justice viole notre souveraineté et que, de l’autre, des hauts responsables admettent que des erreurs ou des fautes aient pu être commises, le tout à propos de la même période historique ? C’est incompréhensible.

La Justice française est indépendante du pouvoir politique…

C’est ce que disent ces juges. Nous estimons, nous, qu’il s’agit là du système judiciaire de la France.

Comment voulez-vous que le gouvernement français intervienne pour faire cesser les poursuites sans être aussitôt accusé de faire pression sur la Justice ?

Je suis parfaitement conscient de ce problème. Mais qu’y puis-je ? C’est l’affaire de la France. Cela dit, je reconnais au président Sarkozy et au ministre Kouchner le courage politique d’avoir fait bouger les lignes. Nous faisons tout notre possible pour les accompagner dans cette voie et nous sommes prêts, à tout moment, à discuter. Mais il faut que le cadre de cette négociation soit global : pas question de séparer le diplomatique du judiciaire.